
Il ne fait plus nuit à 17h10. Je n'ai pas eu mon hiver. Alors maintenant j'attends le printemps.

"Berlin, dernière" c'est Berlin vu par les yeux d'une jeune Française qui s'y installe en 1987, écoeurée par la campagne où elle vit, par le vert, la nature. "La première fois que j'ai vu Berlin, de jour, j'ai cru me trouver transportée dans le Bronx, à la télévision. De grandes rues larges, des immeubles lépreux comme disent les reportages, gris, sales, marron, détruits. La fin du monde, Kreuzberg".
Adalbert Strasse, la rue de Kits Hilaire, où passait le Mur
Kreuzberg, un Berlin en pire ou en mieux. Un Berlin plus radical, plus dur encore. Le quartier bouclé lors de la visite de Reagan, les émeutes du 1er mai 1987. Protégé par le Mur. "Dehors, le monde, ses lois, ses mensonges. Dehors, le blanc, la face éteinte. Je veux rester à l'intérieur, du côté caché, à l'ombre du Mur." On finit par oublier qu'il existe autre chose. "On finit par croire notre normalité à nous universelle." La chute du Mur signifie la fin d'un monde, la fin du monde de Kits Hilaire, la fin d'un certain quartier. A la curiosité hébétée des citoyens de l'Est, venus "voir de leur yeux, si c'était vrai, s'ils pouvaient vraiment sortir et rentrer, juste voir de l'autre côté", se heurte la stupéfaction des habitants de Kreuzberg. "Il fallait y aller. Voir. Assister à ça, quelle que soit la douleur". Kreuzberg contre les"casseurs de Mur", contre les casseurs de rêve, contre les casseurs de cauchemar. Kreuzberg envahi, par les "touristes est-allemands" qui regardent avec de grands yeux la faune bigarrée du quartier.
Alors pour Kits Hilaire, pour ceux qui restent encore, il faut partir. Ou reconstruire Kreuzberg ailleurs, "sous dôme, entouré d'un mur".
Ou monter un circuit touristique : "des autochtones simuleront une attaque de bus en règle, avec cocktails Molotov et lancement de pavés, des barricades, une mise à sac de magasins à laquelle le touriste pourra participer, quelques danses primitives punks, une voiture renversée". La fuite ou le folklore. La "normalité" qui déferle à Kreuzberg fait de ses habitants des marginaux, la minorité. "Presque comme ailleurs". Mais fuir n'est pas possible, quitter Berlin n'est plus possible. Certains partent, finissent toujours par revenir. D'autres ne supporteront pas que le Mur ouvre leur petit monde sur l'extérieur.
"La fin du Mur. La destruction de Kreuzberg; le passage obligatoire à l'âge adulte" conclut Kits Hilaire. La fin d'un monde violent mais protégé, la fin d'un quartier ravagé qui étouffe autant qu'il libère, la fin d'un certain romantisme noir la fin d'un certain Berlin.